Se remplir de soi, s’incarner …

En séance, une question revient souvent, parfois sans que le mot soit prononcé : qu’est-ce que ça veut dire, être incarné/e ?

Pour moi, s’incarner, c’est se remplir. Au départ, nous sommes remplis de ce que l’on nous dit : nos parents, nos grands-parents, nos oncles, tantes, cousins, nos amis. Je ne saurais pas dire à quel moment ni de quoi exactement se compose ce remplissage.

Mais s’incarner, c’est devenir capable d’exprimer qui l’on est.

Et cela suppose de savoir un peu qui l’on est, pas seulement comment l’on fonctionne.

C’est un travail que l’on peut mener à la cabane, et que je propose en kinésiologie : observer comment on fonctionne, puis se demander si ce fonctionnement nous correspond vraiment.

Ce dont on a besoin pour survivre enfant ou adolescent n’est pas toujours ce dont on a besoin pour vivre adulte.

Certains fonctionnements sont nés de l’éducation, d’autres de situations vécues, traumatiques ou non. Winnicott parlait d’un « faux self » construit pour répondre aux attentes de l’entourage ; Bowlby a montré combien nos premiers liens façonnent notre manière d’être en relation.

Et pourtant, depuis l’enfance, nous avons aussi des intuitions qui n’appartiennent qu’à nous. Quand on les écoute, elles peuvent déranger notre environnement.

Alors on s’adapte, par peur de l’abandon, par envie de plaire, par besoin de reconnaissance ou d’appartenance. La question devient : ce fonctionnement répondait-il à mon besoin, ou à celui des autres ?
Le corps est un bon témoin de ce tri. Merleau-Ponty rappelait que nous ne possédons pas un corps, nous sommes notre corps. Bessel van der Kolk a montré, dans Le corps n’oublie rien, combien l’expérience vécue laisse sa trace dans le corps.

Au cabinet, la kinésiologie est pour moi un espace d’observation et d’écoute : relier ce qui est vécu, ressenti et transformé, et regarder ce qui peut se relâcher.

Je ne cache pas une dimension plus spirituelle dans ma façon de voir les choses. L’astrologie, le Human Design, la numérologie : on peut y croire ou non, mais j’aime la poésie de cette idée que nous venons des étoiles.
Selon le jour, le mois, l’année, l’heure et le lieu de notre naissance, nous arriverions avec certaines bases, certaines façons de cheminer, comme un héritage des constellations. Cela ne signifie pas que l’on fonctionne comme on a été « programmé », mais que quelque chose arrive avec nous, nous reliant à un tout, aux autres êtres vivants et à la nature. Jung parlait d’individuation : devenir soi-même, en faisant le tri dans ce qui nous a été transmis.

Ce n’est pas simple. On ne sait pas toujours ce qui nous rend heureux, ce qui nous fait du bien ou du mal, et il faut du temps pour démêler le bon grain de l’ivraie. Changer ses fonctionnements, c’est changer son environnement, ou traverser ce changement avec lui.
Cela demande du courage et un bon accompagnement, et parfois cela entraîne des ruptures, des deuils, des changements de vie que l’on n’imaginait pas. Il peut y avoir de la douleur à découvrir que l’on reposait sur des choses jamais vraiment accueillies. Il reste alors cette question : suis-je rempli de quelque chose qui m’appartient et sur quoi je peux me reposer ?

Pour moi, c’est le cheminement thérapeutique de base.
Se sentir vivant, non parce qu’on est aimé, qu’on a fondé une famille ou traversé une épreuve, mais parce qu’on sait comment on fonctionne et qu’on peut se remettre au bon endroit quand les choses bougent.
Savoir expliquer, d’abord à soi, pourquoi on choisit ceci, pourquoi on refuse cela, pourquoi on s’interdit parfois d’exiger l’essentiel pour faire plaisir.
Pour être vivant, il faut être incarné. Pour être incarné, il faut être rempli de soi. Et pour cela, il faut prendre le temps de désapprendre, de garder ce qui nous concerne et nous fait du bien, et de se libérer du reste.

Se déprendre de ce qui nous répète … a l’infini ?

Se déprendre de ce qui nous répète : ce que le corps peut ouvrir

A la Cabane, j’entends souvent la même phrase : « Je sais pourquoi je fais ça, mais je le refais quand même. »

Comprendre ne suffit pas toujours.
Freud en avait fait un constat majeur dans Au-delà du principe de plaisir (1920) : certaines expériences douloureuses tendent à se reproduire, comme si une force échappait à notre volonté. Lacan, après lui, a parlé de jouissance pour nommer ce lien étrange à ce qui nous fait souffrir.
Nous n’y sommes pas attachés par goût de la souffrance, mais parce qu’une part de notre fonctionnement s’y est organisée.

La philosophe et psychanalyste Clotilde Leguil l’a récemment abordé sur France Culture, dans l’émission Avec philosophie, autour de la question : l’analyse peut-elle nous guérir ?

Ce qui m’a particulièrement touchée, c’est l’idée de déprise. Se déprendre, ce n’est ni oublier, ni effacer son histoire, ni devenir indifférent à ce qui nous a construits.

C’est desserrer l’emprise de certains scénarios, de certaines réponses automatiques. Le passé reste là, mais il ne commande plus les mêmes réactions. Une marge de manœuvre apparaît là où il n’y avait qu’un réflexe.

C’est là que mon travail de kinésiologue rejoint cette réflexion.

Nos schémas ne vivent pas seulement dans nos pensées. Ils s’inscrivent aussi dans le corps : une gorge qui se serre dès qu’on se sent jugé, un souffle qui se coupe devant un conflit, une tension de la nuque qui s’installe comme une vieille habitude. Bessel van der Kolk l’écrit dans Le corps n’oublie rien : l’expérience vécue laisse des traces corporelles. Quand ces traces se rejouent, la volonté seule pèse peu.

En séance, je ne cherche pas à supprimer un comportement ni à fabriquer une explication. J’observe, j’écoute ce que le corps exprime, et je mets en lien ce qui est vécu, ce qui est ressenti et ce qui se répète. Quand une tension se relâche, quand une émotion peut être traversée autrement, de la place se libère. Et dans cet espace, quelque chose peut bouger : un schéma pulsionnel qui nous enfermait perd de son pouvoir de contrainte. Il ne disparaît pas forcément, il cesse d’être la seule réponse possible.

Je ne dis pas que la kinésiologie remplace un travail d’analyse ou un suivi psychologique. Ce sont des chemins différents, qui peuvent se croiser et se compléter.
Mais je crois que l’écoute du corps offre une porte d’entrée précieuse vers cette déprise, parce qu’elle permet de ressentir un changement avant même de pouvoir le dire.

Guérir, ce n’est peut-être pas devenir une autre personne, sans passé ni contradiction. C’est découvrir que ce qui nous a construits ne nous oblige pas à nous répéter indéfiniment. C’est pouvoir rester soi, autrement.

Laure Isabelle
Kinésiologue 🌿
La Cabane — octobre 2026

Sources
Freud : L’analyse avec fin et l’analyse sans fin publiée en 1937

Émission France Culture · Avec philosophie · 2 septembre 2026 · 58 minutes

Présentation : Géraldine Mosna-Savoye

Invitée : Clotilde Leguil, philosophe et psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.

Quand le corps change de rythme : périménopause, lymphe et fascias

Le corps envoie des signaux. Il cherche des rééquilibrages. Il demande à être entendu. La kinésiologie, c’est entre autres lui donner un espace pour dire ce qui cherche à se reposer, à circuler, à se libérer.

Ces dernières années, j’accueille de plus en plus de femmes à La Cabane avec des tableaux que je qualifie de denses — pluriels, mouvants, difficiles à saisir d’un seul mot.
Des douleurs aux épaules, aux hanches, aux genoux, qui arrivent sans blessure identifiable. Des ballonnements installés. Une fatigue qui frappe brutalement, sans raison apparente. Un brouillard mental — ces mots qui partent, cette concentration qui échappe, cette impression d’être dans du coton.

Et puis les bouffées de chaleur. Parce qu’elles méritent qu’on s’y attarde, tant elles sont diverses, singulières pour chacune. Celles qui montent de la poitrine. Celles qui partent de l’estomac, irradient jusqu’aux cuisses et s’achèvent en épuisement total. Celles qui obligent à ouvrir la fenêtre en plein hiver, pour grelotter deux minutes plus tard. Celles, enfin, presque tolérables, qui nécessitent juste un peu d’air. La nuit, elles peuvent transformer un lit en piscine, s’ajoutant à cette agitation dans les jambes qui interdit tout repos vrai.
Ce tableau, je le reconnais. Et le point commun entre toutes ces femmes est presque toujours le même : la périménopause, ou la ménopause déjà installée.

Je parle d’elles — et je parle aussi, en partie, de moi. Pré puis Ménopausée depuis maintenant presque 10 ans, avec mes chevilles qui tirent, mes jambes qui s’agitent la nuit, et cette fatigue qui s’installe parfois sans prévenir.

Ce que les œstrogènes font au tissu conjonctif
Ce qui se passe au niveau hormonal durant cette période est profond et systémique. Les œstrogènes stimulent l’activité des fibroblastes — ces cellules qui produisent le collagène et l’élastine —, maintenant ainsi fascias, tendons et ligaments souples et fonctionnels. Quand ils baissent, la production de collagène ralentit, les tissus perdent en élasticité et en souplesse, et les douleurs peuvent s’installer là où rien ne faisait mal avant. En post-ménopause, la perte annuelle de collagène est estimée à environ 2% Tsunami Nutrition — une réalité biologique, pas une plainte.
Ce que j’observe dans ma pratique confirme cela : quand je travaille les fascias chez ces femmes — dans la région abdominale, le pourtour de l’estomac, sous les aisselles, le long de la cage thoracique —, les zones de tension les plus silencieuses, les plus oubliées du corps conscient, se trouvent souvent là. Et une approche manuelle douce, attentive, peut les libérer.

La thyroïde — l’autre piste souvent emmêlée
Nombre de ces femmes arrivent aussi avec une problématique thyroïdienne, diagnostiquée ou en cours d’exploration. Les symptômes de la ménopause et ceux d’un dysfonctionnement thyroïdien se ressemblent à s’y méprendre — fatigue, brouillard mental, troubles du sommeil, palpitations —, au point que la frontière est parfois difficile à tracer, même pour les médecins.

Les deux situations peuvent d’ailleurs coexister et se potentialiser.

En kinésiologie, quand je questionne le corps sur ce qu’il faut travailler en priorité, je tombe très régulièrement sur les méridiens du foie, de l’estomac, du cœur — et sur ce méridien que je repère souvent par le geste d’amener les mains vers la gorge, lié à la sphère thyroïdienne.

Ces méridiens correspondent à des fonctions de détoxification, de digestion, de régulation thermique — exactement ce qui est mis à rude épreuve dans cette période.

Le système lymphatique — l’allié que l’on oublie
Ce que j’ai mis du temps à nommer clairement, c’est le lien entre ces symptômes et la circulation lymphatique.

À la ménopause, les œstrogènes modifient la paroi des vaisseaux lymphatiques et peuvent réduire leur fréquence de contraction d’environ 70%. caroline-le-tirant La lymphe stagne. Les tissus retiennent l’eau et les déchets cellulaires. Ce ralentissement explique une partie des symptômes les plus courants : jambes lourdes, gonflements, seins douloureux, sensation persistante d’un ventre proéminent. Couleur naturo
Tout cela, de plus, est cyclique. Pas selon un cycle régulier — mais selon des vagues d’intensité qui reviennent tous les mois ou tous les deux mois, sur des périodes de cinq à dix jours où les symptômes s’accumulent et s’amplifient. Les fluctuations hormonales de la périménopause sont chaotiques par nature — pas une diminution linéaire, mais des montagnes russes hormonales qui expliquent que les symptômes apparaissent et disparaissent sans logique apparente.

Dans ma pratique, j’ai commencé à intégrer un drainage lymphatique du visage — simple, appris progressivement —, ainsi que des gestes d’auto-drainage que j’enseigne à mes clientes pour les périodes les plus chargées. En stimulant la microcirculation et le retour lymphatique, ce type de travail peut contribuer à réduire les sensations de jambes lourdes et les gonflements, mais aussi activer le système parasympathique et induire une relaxation profonde.

Ce que j’observe, c’est une atténuation réelle de la fatigue et un allègement général du tableau lors de ces phases — rien de spectaculaire, mais une cohérence qui se répète.

Ce que ça m’apprend — en tant que praticienne et en tant que femme
Je n’ai pas de protocole établi, ni de certitude définitive. Ce que j’ai, c’est une observation qui se solidifie séance après séance, une intuition clinique construite dans la durée et dans l’expérience — la mienne aussi, de l’intérieur.

Le corps envoie des signaux. Il cherche des rééquilibrages. Il demande à être entendu. La kinésiologie, c’est entre autres lui donner un espace pour dire ce qui cherche à se reposer, à circuler, à se libérer.

Et parfois, ce qu’il demande, c’est simplement d’être drainé, touché, mobilisé dans ses couches les plus profondes et les plus silencieuses.
Je continue d’écouter.

Laure Isabelle Kinésiologue 🌿 La Cabane — Juillet 2026

Se blesser pour ne pas souffrir

On ne peut pas se mettre en danger indéfiniment pour combler un vide affectif ou forcer une connexion avec l’autre.
Le corps, à force, en garde les traces. Et il existe d’autres chemins.

Il m’a fallu du temps pour comprendre ce que j’avais fait.
Enfant, je tombais malade ou je me blessais à chaque début de vacances scolaires. Entorse, torticolis, fracture — le premier ou le deuxième jour, presque sans exception. Pendant longtemps, j’ai cru à la malchance ou à la fatigue accumulée.

Jusqu’au moment où j’ai réellement regardé ce que ce calendrier signifiait.

Ma mère était une femme très sensible à la souffrance des vulnérables.

Dès qu’un être était blessé — un animal, un enfant — elle devenait douce, disponible, investie d’une mission.

Mais dans les moments ordinaires, quand on existait, exultait ou qu’on déplaisait, elle pouvait être d’une dureté redoutable.

Pendant l’année scolaire, je rentrais tard, je la voyais peu.

Les vacances, c’était différent — plus de présence, plus d’exposition.

Et mon corps avait trouvé la solution avant que mon mental ne l’ait formulée : être blessée, c’était être protégée.

Ce que Bessel van der Kolk décrit dans Le Corps n’oublie rien est exactement ça : le corps enregistre ce qui nous met en danger, et il agit en conséquence, bien avant que la pensée consciente n’entre en jeu. La douleur physique comme pare-feu contre la douleur émotionnelle.

J’ai vécu une deuxième expérience de ce mécanisme, bien plus tard, à la naissance de mon fils. Son père avait dit clairement en début de grossesse qu’un bébé ne l’intéresserait vraiment qu’à partir de trois ans. Pour moi, c’était une catastrophe annoncée — je savais que le lien se tisse bien avant, dès les premiers instants. Et puis j’ai failli mourir à l’accouchement. Une infection grave qui m’a beaucoup tenue éloignée de mon fils pendant presque deux mois. Je ne pouvais pas m’en occuper seule, alors que je le voulais profondément. Son père n’a pas eu d’autre choix que de prendre son fils dans les bras — biberon à la maternité, nuits, quotidien entier.
La relation entre eux aujourd’hui est magnifique, et elle l’est encore à l’âge adulte.

Est-ce que mon corps a “organisé” ça ? Je ne peux pas le savoir avec certitude. Ce que je sais, c’est que ce n’était pas une décision.

Alice Miller, dans Le Drame de l’enfant doué, décrit avec une précision troublante comment les enfants développent des stratégies d’adaptation remarquables pour survivre dans des environnements où leurs besoins émotionnels ne sont pas garantis.
L’enfant fait ce qu’il a à faire avec ce qu’il a.
Et cette intelligence-là, aussi coûteuse soit-elle, mérite d’être reconnue — pas condamnée.
Voilà toute la nuance que je veux poser ici.

Enfant, se blesser pour ne pas être agressée était une solution juste. Personne ne peut reprocher à un enfant d’avoir trouvé le seul levier de sécurité disponible dans son environnement. Miller le dit elle-même : ce n’était qu’une stratégie de survie — le problème, c’est quand on continue à l’utiliser à l’âge adulte, sans en avoir conscience.

Parce qu’adulte, quand le corps s’effondre précisément au mauvais moment, quand on se sabote au seuil de quelque chose d’important, quand la maladie surgit à l’instant où la peur de l’abandon ou du rejet devient insupportable — ce n’est plus une solution. C’est une répétition. Et les répétitions coûtent cher.

On ne peut pas se mettre en danger indéfiniment pour combler un vide affectif ou forcer une connexion avec l’autre.
Le corps, à force, en garde les traces. Et il existe d’autres chemins.

C’est une grande partie de ce que j’accompagne à La Cabane : ces endroits où le corps a pris le relais de ce qui n’a jamais pu être dit. Pas pour démonter ce qui a fonctionné — il a eu sa raison d’être.
Mais pour lui offrir une sortie différente. Dans ces cas, il faut venir souvent et des fois un peu longtemps, il n’y a pas que des thérapies courtes, il y a des choses qui mettent du temps à monter en conscience et à déraciner de nos réflexes de survie.
Peut-être que ça vous parle.

Laure Isabelle Kinésiologue 🌿 La Cabane — Juillet 2026

Le triptyque tournant …

Victime, bourreau, sauveur — et si on arrêtait de se choisir un seul rôle ?


J’ai vu passer un post sur Facebook l’autre jour.

Une image, une phrase : “Les gens qui vont en thérapie sont les victimes.” Ça m’a arrêtée.

Pas parce que c’est faux — en partie, c’est juste. Mais parce que ça ne dit qu’un tiers de la vérité.
Parce que la réalité, c’est qu’on est toujours les trois.


Le psychiatre Stephen Karpman l’a formalisé dès 1968 dans ce qu’on appelle le triangle dramatique : victime, persécuteur, sauveur. Ces rôles ne sont pas figés — nous passons très facilement de l’un à l’autre, au cours d’une même conversation. Dans le couple, dans la famille, au travail, dans une assemblée associative. Parfois en l’espace d’une heure.


Ce qui m’importe, et ce que j’observe au cabinet, c’est la nuance que ce modèle porte en lui sans toujours être dit clairement : on n’est victime de personne sans être, quelque part, le persécuteur de quelqu’un d’autre. Une femme qui se sent invisible dans son couple peut, sans s’en rendre compte, peser de tout son poids émotionnel sur ses enfants — les seuls qui ne peuvent pas partir. Un partenaire négligé peut transformer son ressentiment en exigences silencieuses mais implacables. Ce n’est pas un jugement. C’est le fonctionnement humain dans toute sa complexité.
Ce qu’on oublie souvent, c’est que chacun des protagonistes trouve des intérêts inavoués dans ces rôles. En endossant l’une de ces postures, il trouve une réponse à ses propres attentes — qui ne sont en réalité pas fondamentalement satisfaites. Se positionner en victime peut permettre d’exprimer une vulnérabilité réelle, de signaler qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

Se placer en sauveur peut nourrir un besoin profond d’être indispensable, d’exister dans le regard de l’autre. Et même le rôle de persécuteur — celui qu’on fuit le plus — peut être une façon maladroite de poser des limites qu’on n’a jamais su nommer autrement.


Ce n’est pas une fatalité. C’est souvent une stratégie de survie.


Alors oui : ceux qui ne se posent aucune question sur leur propre fonctionnement peuvent traverser une vie entière dans la cohérence de leurs rôles, aussi toxiques soient-ils.

Ils n’iront pas en thérapie, parce qu’ils n’en ressentent pas le besoin. Ce sont les autres — ceux qui souffrent, ceux qui cherchent à comprendre d’où vient cette douleur — qui franchissent la porte.


Et là, quelque chose d’important se joue.
Parce que très souvent, ce qui nous fait réagir de manière disproportionnée à une remarque banale, ce qui nous fait basculer brusquement d’un rôle à l’autre, ce n’est pas ce qui se passe devant nous. C’est ce que la situation rappelle. Le trauma s’encode dans des zones sous-corticales — le tronc cérébral et le système limbique — des structures que le langage verbal ne peut atteindre directement. Bessel van der Kolk le montre avec précision dans Le corps n’oublie rien : le traumatisme n’est pas qu’un simple souvenir douloureux — il modifie durablement le fonctionnement du cerveau et du système nerveux.
C’est ce que je vois dans mon travail de kinésiologue. Un tout petit événement — une parole de travers, un regard, un silence — peut déclencher une tempête intérieure qui n’appartient pas vraiment au présent. C’est le corps qui parle, qui se souvient d’une autre fois, d’un autre endroit, où il n’a pas pu s’exprimer. Comme des ronds dans l’eau qui s’élargissent à partir d’un point central jamais vraiment traversé.
Aller en thérapie, sous quelque forme que ce soit, c’est accepter d’aller voir ce point. C’est se demander : qu’est-ce qui m’appartient vraiment ? Qu’est-ce qui vient de là où j’ai grandi, de ce qu’on attendait de moi, de ce que j’ai appris à faire pour survivre dans mes relations ? Et surtout : est-ce que je veux continuer à fonctionner comme ça ?
Ce n’est pas une démarche de victime. C’est une démarche de lucidité.
Et parfois, c’est la chose la plus courageuse qu’on puisse faire.

Laure Isabelle
Kinésiologue 🌿
La Cabane — mars 2026

Guérir les blessures

Ce que guérir veut vraiment dire …
Dans ma pratique, j’accompagne souvent des personnes qui cherchent à « aller mieux ». Mais qu’est-ce que cela signifie, concrètement, aller mieux ?


Ce n’est pas l’absence de douleur. Ce n’est pas non plus avoir tout résolu, tout compris, tout dépassé.


C’est quelque chose de bien plus subtil — et de bien plus vivant.
Lise Bourbeau, dans son travail sur les cinq blessures fondamentales de l’âme, en donne une lecture que je trouve juste et utile au quotidien dans mon cabinet. Elle décrit des blessures de rejet, d’abandon, d’humiliation, de trahison et d’injustice — non pas comme des étiquettes, mais comme des empreintes relationnelles précoces qui façonnent notre manière d’être au monde, d’agir, de réagir.

Ce qui me touche dans cette approche, c’est la description de ce que guérir ressemble.

La blessure de rejet est en voie de guérison quand on prend sa place — pas parce qu’on a besoin d’être vu, mais parce qu’on n’a plus peur de ne pas l’être. Quelqu’un vous oublie ? Vous restez bien dans votre peau quand même.
La blessure d’abandon se transforme quand la solitude devient habitable. Quand les projets personnels tiennent même sans soutien extérieur. Quand la vie devient moins dramatique.
La blessure d’humiliation guérit lorsqu’on commence à vérifier ses propres besoins avant de dire oui. Quand on se sent libre, plutôt qu’alourdi. Quand faire une demande ne semble plus dérangeant.
La blessure de trahison se dissout dans la capacité à lâcher prise — et ici je veux être précise : lâcher prise ne signifie pas se résigner. C’est arrêter d’être attaché aux résultats, arrêter d’exiger que les choses se passent selon notre plan. Lorsqu’on est fier de soi sans avoir besoin que les autres le valident, c’est là que quelque chose de profond s’est déposé.
La blessure d’injustice, elle, guérit dans la permission de se tromper. D’être moins parfait. De pleurer devant quelqu’un sans perdre le contrôle ni craindre le jugement.

Lise Bourbeau


Ce que j’observe en séance, c’est que le corps garde la trace de ces blessures longtemps avant que le mental les reconnaisse. La tension dans les épaules, la retenue dans la respiration, la rigidité dans la posture — autant de manières dont le système nerveux a appris à se protéger. Ce que Bessel van der Kolk appelle « the body keeps the score » : le corps est le gardien silencieux de tout ce que nous avons traversé.


La kinésiologie, dans ce contexte, n’est pas un outil de performance. C’est un espace d’écoute — de ces petites transformations souvent invisibles, de ces moments où quelque chose se dépose, se relâche, reprend de la place.
Guérir, ce n’est pas effacer. C’est retrouver de la fluidité là où il y avait de la rigidité. C’est redevenir capable de se mouvoir librement — à l’intérieur de soi, et dans la relation aux autres.

Laure Isabelle
Kinésiologue 🌿
La Cabane — Mars 2026​​​​​​​​​​​​​​​​

Le Minotaure : ce que le refoulement protège… et ce qu’il enferme

Le Minotaure n’est pas seulement un monstre : c’est une part de soi devenue inapprochable.

Dans beaucoup d’histoires humaines, cette part a été mise à l’écart pour survivre.

C’est l’image la plus juste du refoulement : ce qui est trop coûteux à sentir reste hors champ, mais continue d’agir.

Le mythe est précis : on peut construire un Labyrinthe très sophistiqué autour de ce qu’on ne veut pas voir.  

Le problème n’est pas d’avoir protégé.

Le problème, c’est quand la protection devient une prison : la vie se rétrécit, l’énergie part dans l’évitement, et le “monstre” grandit dans l’ombre.

Alors la rencontre devient inévitable, souvent via une crise.

Le travail thérapeutique n’est pas “tuer le Minotaure” au sens moral.

C’est reprendre du pouvoir : nommer, ressentir par doses, intégrer.

Dans votre posture, vous tenez le rythme : ni fuite, ni effraction.

Références : Ashmolean Museum (mythes du Labyrinthe, fil d’Ariane)   ; Britannica (Ariane aide Thésée avec un fil)  

La sagesse grecque : apprivoiser la folie, pas la nier

Vous posez une idée très grecque : la sagesse n’est pas l’absence de folie, c’est sa mise en forme.

Delphes incarne cette tension : la Pythie porte une parole étrange, dérangeante, souvent incomprise.  

Pourquoi énigmatique ? Parce que l’esprit humain ne “digère” pas une vérité brute d’un seul coup.

On a besoin d’images, de détours, de temps.

Le Labyrinthe devient une pédagogie : avancer, reculer, refaire un passage, découvrir un autre couloir.

La sagesse, ici, c’est accepter cette lenteur sans se mépriser.

C’est renoncer à l’illusion : “si je comprends, je contrôle”.

Non : on comprend parfois après coup.

Et l’on se transforme souvent sans s’en rendre compte.

En accompagnement, cette sagesse ressemble à une règle simple :

“on touche juste assez pour évoluer, pas assez pour se briser.”

Références : Site culturel de Delphes (histoire/mythes autour de l’oracle)   ; Pythie (rôle d’oracle du temple d’Apollon)  

Ne présume pas trop de toi : la morale bouge

Dans le mythe, Thésée n’entre pas au Labyrinthe en “homme parfait”.

Il entre parce qu’il accepte un risque : se perdre, se tromper, paniquer.

Votre idée est saine : une position morale (“je ne ferai jamais ça”) peut tenir… jusqu’au jour où le contexte casse la certitude.

Les Stoïciens, dont Marc Aurèle, rappellent justement que nos émotions s’attachent à nos jugements, et que ces jugements peuvent se dérégler sous pression.  

Le Labyrinthe représente alors la zone où l’on cesse de se raconter une histoire propre sur soi.

On y rencontre une vérité moins flatteuse, mais plus réelle.

Et cette vérité n’est pas une condamnation : c’est une information.

En cabinet, je traduirais ça simplement : “ne vous confondez pas avec votre idéal”.

Votre idéal vous guide ; il ne vous garantit pas.

Ce qui protège, c’est la capacité à voir venir le débordement et à reprendre le fil.

Le mythe ne dit pas “soyez vertueux”.

Il dit : “prévoyez que vous êtes humain”.

Références : Marc Aurèle  ; Cambridge Companion (émotions = jugements de valeur chez Marc Aurèle)  

Le mythe du Labyrinthe

Le mythe de Thésée raconte une chose simple : certaines vérités ne se regardent pas en plein jour, d’un seul coup.

Elles vivent dans un Labyrinthe : un espace intérieur fait de détours, de fausses pistes, d’avancées timides.  

Dans ce récit, il y a quatre forces.

Le Minotaure : ce qui fait peur en nous, pas parce que c’est “mal”, mais parce que c’est resté longtemps sans mots.

Le Labyrinthe : les stratégies, les croyances, les protections, parfois héritées, parfois apprises.

Ariane : le fil, la continuité, ce qui permet de revenir.

Et Thésée : la part de vous qui accepte de marcher malgré l’incertitude.  

À La Cabane, ma posture ressemble à Ariane plus qu’à Thésée.

Je ne fais pas le chemin à votre place.

Je tiens le fil : le cadre, la sécurité, le rythme, le retour au présent.

En psychothérapie, on parlerait de “holding” et de “containment” : une fonction de soutien et de contenance qui rend l’exploration possible sans débordement.  

Concrètement, cela veut dire :

on avance lentement, par étapes, en respectant le corps et ses signaux ;

on s’autorise à ne pas comprendre tout de suite ;

on dose l’approche de ce qui fait peur ;

et on repart de séance en séance avec un fil plus solide.

Le mythe dit enfin une chose que je trouve saine : ne présumez pas trop de vous.

Même avec une éthique, même avec de bonnes intentions, l’humain peut se contredire.

Alors on apprend une sagesse plus réaliste : reconnaître sa capacité à déborder, et construire des chemins pour revenir à soi.

C’est cela, pour moi, “sortir vivant du Labyrinthe” : non pas devenir parfait, mais devenir plus libre.

Références : Ashmolean Museum (Labyrinthe, fil d’Ariane)   ; Britannica (Ariane/Thésée)   ; Abram sur Winnicott/Bion (holding vs containment)   ; thèse Essex (holding/containment en pratique clinique)