Se déprendre de ce qui nous répète : ce que le corps peut ouvrir
A la Cabane, j’entends souvent la même phrase : « Je sais pourquoi je fais ça, mais je le refais quand même. »
Comprendre ne suffit pas toujours.
Freud en avait fait un constat majeur dans Au-delà du principe de plaisir (1920) : certaines expériences douloureuses tendent à se reproduire, comme si une force échappait à notre volonté. Lacan, après lui, a parlé de jouissance pour nommer ce lien étrange à ce qui nous fait souffrir.
Nous n’y sommes pas attachés par goût de la souffrance, mais parce qu’une part de notre fonctionnement s’y est organisée.
La philosophe et psychanalyste Clotilde Leguil l’a récemment abordé sur France Culture, dans l’émission Avec philosophie, autour de la question : l’analyse peut-elle nous guérir ?
Ce qui m’a particulièrement touchée, c’est l’idée de déprise. Se déprendre, ce n’est ni oublier, ni effacer son histoire, ni devenir indifférent à ce qui nous a construits.
C’est desserrer l’emprise de certains scénarios, de certaines réponses automatiques. Le passé reste là, mais il ne commande plus les mêmes réactions. Une marge de manœuvre apparaît là où il n’y avait qu’un réflexe.
C’est là que mon travail de kinésiologue rejoint cette réflexion.
Nos schémas ne vivent pas seulement dans nos pensées. Ils s’inscrivent aussi dans le corps : une gorge qui se serre dès qu’on se sent jugé, un souffle qui se coupe devant un conflit, une tension de la nuque qui s’installe comme une vieille habitude. Bessel van der Kolk l’écrit dans Le corps n’oublie rien : l’expérience vécue laisse des traces corporelles. Quand ces traces se rejouent, la volonté seule pèse peu.
En séance, je ne cherche pas à supprimer un comportement ni à fabriquer une explication. J’observe, j’écoute ce que le corps exprime, et je mets en lien ce qui est vécu, ce qui est ressenti et ce qui se répète. Quand une tension se relâche, quand une émotion peut être traversée autrement, de la place se libère. Et dans cet espace, quelque chose peut bouger : un schéma pulsionnel qui nous enfermait perd de son pouvoir de contrainte. Il ne disparaît pas forcément, il cesse d’être la seule réponse possible.
Je ne dis pas que la kinésiologie remplace un travail d’analyse ou un suivi psychologique. Ce sont des chemins différents, qui peuvent se croiser et se compléter.
Mais je crois que l’écoute du corps offre une porte d’entrée précieuse vers cette déprise, parce qu’elle permet de ressentir un changement avant même de pouvoir le dire.
Guérir, ce n’est peut-être pas devenir une autre personne, sans passé ni contradiction. C’est découvrir que ce qui nous a construits ne nous oblige pas à nous répéter indéfiniment. C’est pouvoir rester soi, autrement.
Laure Isabelle Kinésiologue 🌿 La Cabane — octobre 2026
Sources
Freud : L’analyse avec fin et l’analyse sans fin publiée en 1937
Émission France Culture · Avec philosophie · 2 septembre 2026 · 58 minutes
Présentation : Géraldine Mosna-Savoye
Invitée : Clotilde Leguil, philosophe et psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.
