Il m’a fallu du temps pour comprendre ce que j’avais fait.
Enfant, je tombais malade ou je me blessais à chaque début de vacances scolaires. Entorse, torticolis, fracture — le premier ou le deuxième jour, presque sans exception. Pendant longtemps, j’ai cru à la malchance ou à la fatigue accumulée.
Jusqu’au moment où j’ai réellement regardé ce que ce calendrier signifiait.
Ma mère était une femme très sensible à la souffrance des vulnérables.
Dès qu’un être était blessé — un animal, un enfant — elle devenait douce, disponible, investie d’une mission.
Mais dans les moments ordinaires, quand on existait, exultait ou qu’on déplaisait, elle pouvait être d’une dureté redoutable.
Pendant l’année scolaire, je rentrais tard, je la voyais peu.
Les vacances, c’était différent — plus de présence, plus d’exposition.
Et mon corps avait trouvé la solution avant que mon mental ne l’ait formulée : être blessée, c’était être protégée.
Ce que Bessel van der Kolk décrit dans Le Corps n’oublie rien est exactement ça : le corps enregistre ce qui nous met en danger, et il agit en conséquence, bien avant que la pensée consciente n’entre en jeu. La douleur physique comme pare-feu contre la douleur émotionnelle.
J’ai vécu une deuxième expérience de ce mécanisme, bien plus tard, à la naissance de mon fils. Son père avait dit clairement en début de grossesse qu’un bébé ne l’intéresserait vraiment qu’à partir de trois ans. Pour moi, c’était une catastrophe annoncée — je savais que le lien se tisse bien avant, dès les premiers instants. Et puis j’ai failli mourir à l’accouchement. Une infection grave qui m’a beaucoup tenue éloignée de mon fils pendant presque deux mois. Je ne pouvais pas m’en occuper seule, alors que je le voulais profondément. Son père n’a pas eu d’autre choix que de prendre son fils dans les bras — biberon à la maternité, nuits, quotidien entier.
La relation entre eux aujourd’hui est magnifique, et elle l’est encore à l’âge adulte.
Est-ce que mon corps a “organisé” ça ? Je ne peux pas le savoir avec certitude. Ce que je sais, c’est que ce n’était pas une décision.
Alice Miller, dans Le Drame de l’enfant doué, décrit avec une précision troublante comment les enfants développent des stratégies d’adaptation remarquables pour survivre dans des environnements où leurs besoins émotionnels ne sont pas garantis.
L’enfant fait ce qu’il a à faire avec ce qu’il a.
Et cette intelligence-là, aussi coûteuse soit-elle, mérite d’être reconnue — pas condamnée.
Voilà toute la nuance que je veux poser ici.
Enfant, se blesser pour ne pas être agressée était une solution juste. Personne ne peut reprocher à un enfant d’avoir trouvé le seul levier de sécurité disponible dans son environnement. Miller le dit elle-même : ce n’était qu’une stratégie de survie — le problème, c’est quand on continue à l’utiliser à l’âge adulte, sans en avoir conscience.
Parce qu’adulte, quand le corps s’effondre précisément au mauvais moment, quand on se sabote au seuil de quelque chose d’important, quand la maladie surgit à l’instant où la peur de l’abandon ou du rejet devient insupportable — ce n’est plus une solution. C’est une répétition. Et les répétitions coûtent cher.
On ne peut pas se mettre en danger indéfiniment pour combler un vide affectif ou forcer une connexion avec l’autre.
Le corps, à force, en garde les traces. Et il existe d’autres chemins.
C’est une grande partie de ce que j’accompagne à La Cabane : ces endroits où le corps a pris le relais de ce qui n’a jamais pu être dit. Pas pour démonter ce qui a fonctionné — il a eu sa raison d’être.
Mais pour lui offrir une sortie différente. Dans ces cas, il faut venir souvent et des fois un peu longtemps, il n’y a pas que des thérapies courtes, il y a des choses qui mettent du temps à monter en conscience et à déraciner de nos réflexes de survie.
Peut-être que ça vous parle.
Laure Isabelle Kinésiologue 🌿 La Cabane — Juillet 2026
