Se remplir de soi, s’incarner …

En séance, une question revient souvent, parfois sans que le mot soit prononcé : qu’est-ce que ça veut dire, être incarné/e ?

Pour moi, s’incarner, c’est se remplir. Au départ, nous sommes remplis de ce que l’on nous dit : nos parents, nos grands-parents, nos oncles, tantes, cousins, nos amis. Je ne saurais pas dire à quel moment ni de quoi exactement se compose ce remplissage.

Mais s’incarner, c’est devenir capable d’exprimer qui l’on est.

Et cela suppose de savoir un peu qui l’on est, pas seulement comment l’on fonctionne.

C’est un travail que l’on peut mener à la cabane, et que je propose en kinésiologie : observer comment on fonctionne, puis se demander si ce fonctionnement nous correspond vraiment.

Ce dont on a besoin pour survivre enfant ou adolescent n’est pas toujours ce dont on a besoin pour vivre adulte.

Certains fonctionnements sont nés de l’éducation, d’autres de situations vécues, traumatiques ou non. Winnicott parlait d’un « faux self » construit pour répondre aux attentes de l’entourage ; Bowlby a montré combien nos premiers liens façonnent notre manière d’être en relation.

Et pourtant, depuis l’enfance, nous avons aussi des intuitions qui n’appartiennent qu’à nous. Quand on les écoute, elles peuvent déranger notre environnement.

Alors on s’adapte, par peur de l’abandon, par envie de plaire, par besoin de reconnaissance ou d’appartenance. La question devient : ce fonctionnement répondait-il à mon besoin, ou à celui des autres ?
Le corps est un bon témoin de ce tri. Merleau-Ponty rappelait que nous ne possédons pas un corps, nous sommes notre corps. Bessel van der Kolk a montré, dans Le corps n’oublie rien, combien l’expérience vécue laisse sa trace dans le corps.

Au cabinet, la kinésiologie est pour moi un espace d’observation et d’écoute : relier ce qui est vécu, ressenti et transformé, et regarder ce qui peut se relâcher.

Je ne cache pas une dimension plus spirituelle dans ma façon de voir les choses. L’astrologie, le Human Design, la numérologie : on peut y croire ou non, mais j’aime la poésie de cette idée que nous venons des étoiles.
Selon le jour, le mois, l’année, l’heure et le lieu de notre naissance, nous arriverions avec certaines bases, certaines façons de cheminer, comme un héritage des constellations. Cela ne signifie pas que l’on fonctionne comme on a été « programmé », mais que quelque chose arrive avec nous, nous reliant à un tout, aux autres êtres vivants et à la nature. Jung parlait d’individuation : devenir soi-même, en faisant le tri dans ce qui nous a été transmis.

Ce n’est pas simple. On ne sait pas toujours ce qui nous rend heureux, ce qui nous fait du bien ou du mal, et il faut du temps pour démêler le bon grain de l’ivraie. Changer ses fonctionnements, c’est changer son environnement, ou traverser ce changement avec lui.
Cela demande du courage et un bon accompagnement, et parfois cela entraîne des ruptures, des deuils, des changements de vie que l’on n’imaginait pas. Il peut y avoir de la douleur à découvrir que l’on reposait sur des choses jamais vraiment accueillies. Il reste alors cette question : suis-je rempli de quelque chose qui m’appartient et sur quoi je peux me reposer ?

Pour moi, c’est le cheminement thérapeutique de base.
Se sentir vivant, non parce qu’on est aimé, qu’on a fondé une famille ou traversé une épreuve, mais parce qu’on sait comment on fonctionne et qu’on peut se remettre au bon endroit quand les choses bougent.
Savoir expliquer, d’abord à soi, pourquoi on choisit ceci, pourquoi on refuse cela, pourquoi on s’interdit parfois d’exiger l’essentiel pour faire plaisir.
Pour être vivant, il faut être incarné. Pour être incarné, il faut être rempli de soi. Et pour cela, il faut prendre le temps de désapprendre, de garder ce qui nous concerne et nous fait du bien, et de se libérer du reste.

Se déprendre de ce qui nous répète … a l’infini ?

Se déprendre de ce qui nous répète : ce que le corps peut ouvrir

A la Cabane, j’entends souvent la même phrase : « Je sais pourquoi je fais ça, mais je le refais quand même. »

Comprendre ne suffit pas toujours.
Freud en avait fait un constat majeur dans Au-delà du principe de plaisir (1920) : certaines expériences douloureuses tendent à se reproduire, comme si une force échappait à notre volonté. Lacan, après lui, a parlé de jouissance pour nommer ce lien étrange à ce qui nous fait souffrir.
Nous n’y sommes pas attachés par goût de la souffrance, mais parce qu’une part de notre fonctionnement s’y est organisée.

La philosophe et psychanalyste Clotilde Leguil l’a récemment abordé sur France Culture, dans l’émission Avec philosophie, autour de la question : l’analyse peut-elle nous guérir ?

Ce qui m’a particulièrement touchée, c’est l’idée de déprise. Se déprendre, ce n’est ni oublier, ni effacer son histoire, ni devenir indifférent à ce qui nous a construits.

C’est desserrer l’emprise de certains scénarios, de certaines réponses automatiques. Le passé reste là, mais il ne commande plus les mêmes réactions. Une marge de manœuvre apparaît là où il n’y avait qu’un réflexe.

C’est là que mon travail de kinésiologue rejoint cette réflexion.

Nos schémas ne vivent pas seulement dans nos pensées. Ils s’inscrivent aussi dans le corps : une gorge qui se serre dès qu’on se sent jugé, un souffle qui se coupe devant un conflit, une tension de la nuque qui s’installe comme une vieille habitude. Bessel van der Kolk l’écrit dans Le corps n’oublie rien : l’expérience vécue laisse des traces corporelles. Quand ces traces se rejouent, la volonté seule pèse peu.

En séance, je ne cherche pas à supprimer un comportement ni à fabriquer une explication. J’observe, j’écoute ce que le corps exprime, et je mets en lien ce qui est vécu, ce qui est ressenti et ce qui se répète. Quand une tension se relâche, quand une émotion peut être traversée autrement, de la place se libère. Et dans cet espace, quelque chose peut bouger : un schéma pulsionnel qui nous enfermait perd de son pouvoir de contrainte. Il ne disparaît pas forcément, il cesse d’être la seule réponse possible.

Je ne dis pas que la kinésiologie remplace un travail d’analyse ou un suivi psychologique. Ce sont des chemins différents, qui peuvent se croiser et se compléter.
Mais je crois que l’écoute du corps offre une porte d’entrée précieuse vers cette déprise, parce qu’elle permet de ressentir un changement avant même de pouvoir le dire.

Guérir, ce n’est peut-être pas devenir une autre personne, sans passé ni contradiction. C’est découvrir que ce qui nous a construits ne nous oblige pas à nous répéter indéfiniment. C’est pouvoir rester soi, autrement.

Laure Isabelle
Kinésiologue 🌿
La Cabane — octobre 2026

Sources
Freud : L’analyse avec fin et l’analyse sans fin publiée en 1937

Émission France Culture · Avec philosophie · 2 septembre 2026 · 58 minutes

Présentation : Géraldine Mosna-Savoye

Invitée : Clotilde Leguil, philosophe et psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.