Victime, bourreau, sauveur — et si on arrêtait de se choisir un seul rôle ?
J’ai vu passer un post sur Facebook l’autre jour.
Une image, une phrase : “Les gens qui vont en thérapie sont les victimes.” Ça m’a arrêtée.
Pas parce que c’est faux — en partie, c’est juste. Mais parce que ça ne dit qu’un tiers de la vérité.
Parce que la réalité, c’est qu’on est toujours les trois.
Le psychiatre Stephen Karpman l’a formalisé dès 1968 dans ce qu’on appelle le triangle dramatique : victime, persécuteur, sauveur. Ces rôles ne sont pas figés — nous passons très facilement de l’un à l’autre, au cours d’une même conversation. Dans le couple, dans la famille, au travail, dans une assemblée associative. Parfois en l’espace d’une heure.
Ce qui m’importe, et ce que j’observe au cabinet, c’est la nuance que ce modèle porte en lui sans toujours être dit clairement : on n’est victime de personne sans être, quelque part, le persécuteur de quelqu’un d’autre. Une femme qui se sent invisible dans son couple peut, sans s’en rendre compte, peser de tout son poids émotionnel sur ses enfants — les seuls qui ne peuvent pas partir. Un partenaire négligé peut transformer son ressentiment en exigences silencieuses mais implacables. Ce n’est pas un jugement. C’est le fonctionnement humain dans toute sa complexité.
Ce qu’on oublie souvent, c’est que chacun des protagonistes trouve des intérêts inavoués dans ces rôles. En endossant l’une de ces postures, il trouve une réponse à ses propres attentes — qui ne sont en réalité pas fondamentalement satisfaites. Se positionner en victime peut permettre d’exprimer une vulnérabilité réelle, de signaler qu’il y a quelque chose qui ne va pas.
Se placer en sauveur peut nourrir un besoin profond d’être indispensable, d’exister dans le regard de l’autre. Et même le rôle de persécuteur — celui qu’on fuit le plus — peut être une façon maladroite de poser des limites qu’on n’a jamais su nommer autrement.
Ce n’est pas une fatalité. C’est souvent une stratégie de survie.
Alors oui : ceux qui ne se posent aucune question sur leur propre fonctionnement peuvent traverser une vie entière dans la cohérence de leurs rôles, aussi toxiques soient-ils.
Ils n’iront pas en thérapie, parce qu’ils n’en ressentent pas le besoin. Ce sont les autres — ceux qui souffrent, ceux qui cherchent à comprendre d’où vient cette douleur — qui franchissent la porte.
Et là, quelque chose d’important se joue.
Parce que très souvent, ce qui nous fait réagir de manière disproportionnée à une remarque banale, ce qui nous fait basculer brusquement d’un rôle à l’autre, ce n’est pas ce qui se passe devant nous. C’est ce que la situation rappelle. Le trauma s’encode dans des zones sous-corticales — le tronc cérébral et le système limbique — des structures que le langage verbal ne peut atteindre directement. Bessel van der Kolk le montre avec précision dans Le corps n’oublie rien : le traumatisme n’est pas qu’un simple souvenir douloureux — il modifie durablement le fonctionnement du cerveau et du système nerveux.
C’est ce que je vois dans mon travail de kinésiologue. Un tout petit événement — une parole de travers, un regard, un silence — peut déclencher une tempête intérieure qui n’appartient pas vraiment au présent. C’est le corps qui parle, qui se souvient d’une autre fois, d’un autre endroit, où il n’a pas pu s’exprimer. Comme des ronds dans l’eau qui s’élargissent à partir d’un point central jamais vraiment traversé.
Aller en thérapie, sous quelque forme que ce soit, c’est accepter d’aller voir ce point. C’est se demander : qu’est-ce qui m’appartient vraiment ? Qu’est-ce qui vient de là où j’ai grandi, de ce qu’on attendait de moi, de ce que j’ai appris à faire pour survivre dans mes relations ? Et surtout : est-ce que je veux continuer à fonctionner comme ça ?
Ce n’est pas une démarche de victime. C’est une démarche de lucidité.
Et parfois, c’est la chose la plus courageuse qu’on puisse faire.
Laure Isabelle
Kinésiologue 🌿
La Cabane — mars 2026
